Musique des sphères
Depuis le XVe siècle, il est courant d’admettre que le domaine de l’art ne peut être appréhendé que grâce à la subjectivité de l’Homme et qu’elle se doit d’être absente de toute recherche scientifique dite « sérieuse ». Ces perceptions sont très différentes de celles qui prévalaient durant l’Antiquité, période durant laquelle la science et l’art n’impliquaient pas cette dichotomie entre objectif et subjectif. La musique La musique est l'art de s'exprimer par les sons suivant des règles variables selon les époques et les civilisations. Lire plus était alors importante car, considérée comme l’art des Muses, elle contribuait à la « culture de l’esprit » (artistique et scientifique) par opposition à la gymnastique qui, elle, s’attachait à la « culture du corps ».
Parmi les Anciens, comment ne pas évoquer Pythagore Pythagore est un philosophe qui serait né aux environs de 580 av. J.-C. à Samos, une île du sud-est de la mer Égée ; on situe sa mort vers 495 av. J.-C., à l'âge de 85 ans. Il a introduit la notion de métempsycose dans le monde grec ; son nom est aussi lié aux mathématiques, à la philosophie des nombres ainsi qu'à la notion d'harmonie céleste. Par ailleurs, maître de sagesse charismatique, il a fondé en Italie du Sud une communauté à mi-chemin entre la politique et la philosophie, qui s'est distinguée par son mode de vie spécifique. Lire plus (-580 av. J.-C – 495 av. J.-C.) qui considérait que la musique était liée à l’ arithmétique L'arithmétique est une branche des mathématiques qui étudie les propriétés et les règles de calcul entre les nombres. Lire plus , la géométrie La géométrie est une branche des mathématiques qui étudie les figures du plan et de l'espace, également désignée géométrie euclidienne.Les figures proposées sur ce site sont construites à partir du logiciel libre GeoGebra Classic. Lire plus , et l’astronomie pour former le quadrivium qui était à la base de sa doctrine « Tout est Nombre », doctrine utilisée pour rechercher une raison d’être de l’Univers et de son fonctionnement. En fait, Pythagore distinguait trois types de musique : celle créée par les instruments de musique, celle émise par l’Homme consistant en une résonnance entre le corps et l’âme et celle produite par le déplacement des astres, les « sphères », du cosmos. Ces trois types de musique étaient considérés comme fortement reliés, le son d’un instrument faisant vibrer à la fois le corps et l’univers. Pythagore pensait que les planètes étaient sphériques et qu’elles se déplaçaient très rapidement le long d’anneaux circulaires, produisant des notes, nécessairement harmonieuses puisque l’Univers l’était. Mais la musique de ces sphères ne pouvait être entendue car, selon lui, nous y sommes tellement habitués que nous ne la remarquons plus, tout comme un forgeron n’est plus sensible au vacarme qu’il produit.
La théorie de la musique des sphères est née et va perdurer dans la culture occidentale pendant plus de deux mille ans. Pythagore considérait que les lois de la musique pouvaient soigner les maux, apaiser une âme blessée, encourager les rêves plutôt que les cauchemars et ensorceler l’âme car elles gouvernaient l’Univers. Outre son fameux théorème, Pythagore nous a également transmis la
gamme
Une gamme est une suite montante ou descendante de notes comprises dans une octave suivant des intervalles déterminés. Lire plus
musicale construite grâce aux proportions
mathématiques
Les mathématiques sont les sciences qui étudient les êtres abstraits tels que les nombres, les figures géométriques, les fonctions, les espaces, etc. Les mathématiques s'appuient sur des raisonnements qui peut être inductif ou déductif pour vérifier les propriétés établies. Lire plus
qui forment les intervalles musicaux. Selon la légende, c’est en écoutant, aux abords d’une forge, le martèlement des enclumes que Pythagore remarque que les sons obtenus forment entre eux des intervalles qui lui sont familiers. Si d’autres sources imaginent l’utilisation d’autres objets pour établir les rapports numériques nécessaires à la construction de la gamme pythagoricienne (voir la gravure sur bois ci-contre de la Theorica Musice de Franchino Gaffurio), il n’en reste pas moins que c’est en découvrant au cœur de la musique les rapports de la quarte et de la quinte que Pythagore fut le premier à rationaliser la beauté et à lui donner une valeur de vérité universelle.
Si l’on attribue souvent à Pythagore la théorie de la musique des sphères, il semblerait qu’elle ait été développée par un de ses disciples Philolaos (-470 av. JC – 390 av. JC). Il aurait ensuite transmis cette théorie à Platon (-427 av. J.-C, -348 av. J.-C.) qui l’évoque dans le Timée et la République. Platon propose un ordre de huit cercles ou orbites (étoiles, Saturne, Jupiter, Mars, Mercure, Vénus, Soleil et Lune) qu’il ordonne suivant différents critères (distances, couleurs ou révolution). Le premier traité de théorie musicale, De institutione musica, écrit par Boèce (470-524) reprend l’héritage pythagoricien pour le théoriser. Plus précisément, Boèce distingue les trois types de musique élaboré par Pythagore en leur donnant un nom :
- La « musica mundana » est l’harmonie des sphères traduisant l’enchaînement des saisons, la course des astres, l’harmonie des éléments et la course immuable du temps… ce qui fait le monde tel que Dieu Dieu est un être surnaturel objet de déférence d'une religion. Lire plus l’a voulu. Cette musique n’est pas audible, elle ne peut.
- La « musica humana » est l’harmonie de l’homme tant sur un plan physique, physiologique qu’émotionnel. Cette musique est l’équilibre des humeurs qui conditionnent une bonne santé, c’est aussi l’harmonie de l’âme et du corps, des émotions et de la foi. Cette musique n’est pas audible, elle peut être entrevue par l’introspection.
- La « musica instrumentalis » est la musique audible émanant de la voix ou d’instruments de musique ; elle est l’expression de la « musica mundi » et, par là même, une métaphore de la « musica mundana ».
En considérant que la « musica mundana » est l’harmonie du macrocosme et la « musica humana » est celle du microcosme, les liens entre ces deux types de musique sont édictés par la table d’Emeraude qui considère que : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». La « musica instrumentalis » est celle recherchée par les personnes qui s'engagent dans une démarche Une démarche décrit les actions à mettre en œuvre pour faire aboutir un projet. Au sens figuré, la démarche décrit la manière dont l'esprit progresse dans son activité. Lire plus initiatique pour mettre leur être en harmonie avec le Cosmos.
Au début du XVIIe siècle Johannes Kepler (1571 – 1630), dans « Harmonices mundi » s’appuie sur la vitesse des planètes définies en fonction de la loi des aires : la vitesse d’une planète devient plus grande lorsque la planète se rapproche du Soleil. Il considère qu’à chaque planète est associée une fréquence qui est le rapport entre l’aphélie et le périhélie. Kepler suppose que le ton de Saturne à son aphélie est le sol et le si à son périhélie, ce qui correspond à une tierce majeure. Il associe de même la tierce mineure à Jupiter, la quinte à Mars, le demi-ton à la Terre, la tierce mineure à Vénus et l’octave augmentée de la tierce mineure à Mercure. D’après Kepler, l’ensemble des planètes constitue un chœur où la basse est dévolue à Saturne et Jupiter, le ténor à Mars, l’alto à la Terre et à Vénus, le soprano à Mercure. Je vous invite à écouter la musique proposée par André Manoukian dans son épisode 58 en suivant le lien proposé par ce QR Code.
La musique des sphères est maintenant considérée comme désuète car les principes musicaux pythagoriciens ont été passés à travers le filtre de la Raison. En particulier, les théoriciens de la musique ont remarqué que les proportions proposées par la gamme de Pythagore ne s’additionnaient pas parfaitement. Aussi, Andreas Weirckmeister (1645 – 1706) proposa une gamme tempérée, construite à partir de la racine 12ème de 2 (encore des mathématiques !), pour diminuer au maximum la différence d’écart entre les notes. S’il est maintenant reconnu que les planètes de notre système solaire ne produisent pas de sons, que dire de la découverte dans les années 60 de ces étoiles produisant une pulsation dont la période varie de la milliseconde à quelques dizaines de secondes. Ces pulsars, contraction de « Pulsating Star », produisent donc des pulsations qui, ramenées en proportion à ce qu’entend l’oreille humaine, sont des notes. A la fin du siècle dernier, une équipe française a pu déterminer que notre soleil produit une note entre sol dièse et la et que l’étoile Alpha du Centaure produit une note entre ré dièse et mi.
En d’autres termes, les planètes n’émettent pas de sons mais chaque étoile possède sa propre note de musique !